Mon travail naît des murs.
Non pas des murs architecturaux, mais de leur peau : ces strates de papier d’affiches qui s’accumulent, se déchirent, se recouvrent au fil du temps.
Affiches électorales, annonces de concerts, promesses de produits, spectacles éphémères : autant de signes destinés à disparaître, que la ville empile malgré elle dans une mémoire involontaire. J’interviens à cet endroit précis, là où le message s’épuise et où la matière commence à parler.
En prélevant ces fragments de papier, je m’éloigne volontairement de toute iconographie reconnaissable. J’élimine le texte, le slogan, la figure, pour ne conserver que le recto et le verso, la fibre, la couleur altérée, la trace du temps. Le collage devient alors un geste d’effacement autant que de révélation. Ce qui était communication devient surface, ce qui était information devient paysage.
Les dessins, collages abstraits et volumes que je développe ne constituent pas des pratiques séparées, mais les différentes formes que peut prendre cette matière traversée par le temps. Le dessin relève moins de la représentation que de l’apparition.
Ces compositions abstraites évoquent des territoires imaginaires, des horizons instables, mais aussi des formes verticales, presque totémiques. Cette ambiguïté n’est pas accidentelle. Elle renvoie à une mémoire plus ancienne : celle de la paroi comme lieu d’inscription, de dépôt et d’apparition.
Comme les parois des grottes préhistoriques, les murs urbains portent des couches successives d’actions humaines. Ils gardent la trace de gestes collectifs, de croyances, de pouvoirs, de désirs. Là où l’homme préhistorique gravait ou peignait pour inscrire sa présence dans le monde, l’homme contemporain colle, recouvre, annonce, puis oublie.
En réinvestissant les strates du mur, je ne représente pas le monde : je travaille avec ses dépôts. Le papier d’affiche devient une roche contemporaine, friable et industrielle, que je prélève, assemble et transforme. Le collage agit alors comme une fouille inversée : au lieu de chercher le sens, je le suspends.
Cette matière n’est pas seulement rebut, même si elle est, dès son origine, vouée à disparaître ; elle est aussi la présence même de cet effacement. Usé par la pluie, le soleil, la colle et les recouvrements successifs, le papier conserve les traces de son exposition au monde. Chaque fragment porte déjà une mémoire d’effacements, de dépôts et de survivances. En les recomposant, je ne cherche pas à les purifier ni à les sauver, mais à faire apparaître la densité de temps qu’ils contiennent.
La couleur, ici, n’est pas choisie : elle est trouvée, héritée, patinée par le temps. Rien n’est illustré, tout procède d’une matière déjà chargée d’histoire.
Ainsi, mes œuvres ne cherchent pas à imposer une lecture, mais à ouvrir une présence. Elles se tiennent à la frontière entre paysage et signe, entre mémoire collective et abstraction, entre vestige et apparition.
Ce que je propose n’est pas une nostalgie du passé, mais une attention portée à ce qui subsiste. Une tentative de lire notre époque non à travers ses images spectaculaires, mais à travers ses restes. Là où le mur parle encore, à condition de savoir l’écouter.