Ce matériau n’est ni un simple support, ni un simple fragment de ville. Il est une surface multiple, traversée par plusieurs régimes d’existence à la fois. Physiquement, il est épaisseur, déchirure, fibre, recouvrement. Temporellement, il est accumulation, effacement, survivance. Symboliquement, il porte encore les restes d’une parole publique devenue muette. C’est cette complexité qui m’intéresse : un matériau pauvre en apparence, mais dense de strates, de tensions et de mémoires.
Le fragment de mur d’affiches possède plusieurs versants. Il est d’abord une matière concrète, travaillée par la pluie, la colle, la lumière, les gestes successifs. Mais il est aussi un seuil : entre ce qui disparaît et ce qui demeure, entre ce qui fut message et ce qui devient présence. En ce sens, il agit comme un palimpseste contemporain, non parce qu’il conserverait un sens intact sous ses couches, mais parce qu’il rend visible l’épaisseur même du temps.
Il y a d’abord son versant physique. Rien ici n’est neutre : l’épaisseur, les déchirures, les zones de colle, les traces d’arrachement, les altérations chromatiques, les fibres mises à nu. Le matériau est déjà travaillé avant même que j’intervienne. Il possède une mémoire tactile, presque géologique, qui fait de chaque fragment une surface singulière.
Vient ensuite son versant temporel. Ces papiers ont été collés, recouverts, exposés, lessivés, parfois arrachés, puis de nouveau recouverts. Ils portent les marques d’un temps non linéaire, fait de dépôts, d’effacements et de retours. Ce qui m’intéresse n’est pas la conservation d’un état originel, mais la manière dont le temps se rend visible dans la matière elle-même.
Ce matériau porte aussi un versant urbain. Il vient d’un espace saturé de signes, de messages, d’annonces, de promesses adressées à tous et destinées à s’effacer vite. Arraché à cette circulation, le fragment cesse d’être information. Il sort du flux, de la fonction, de l’usage. Il devient autre chose : non plus un message à lire, mais une surface à regarder.
À partir de là s’ouvre un versant plus philosophique. Le fragment n’est plus seulement matière, ni seulement trace : il devient lieu de passage entre plusieurs états. Entre disparition et apparition, entre altération et persistance, entre ce qui se montre et ce qui se retire. Je ne travaille pas sur une surface vide, mais sur une matière déjà chargée, où l’image n’est jamais donnée d’avance, mais amenée à émerger.
Enfin, il y a son versant contemplatif. En déplaçant ce matériau hors du tumulte urbain, je ne cherche ni à le dénoncer ni à le réhabiliter. Je cherche à créer un autre régime de regard. Un espace où la vitesse se suspend, où l’attention peut se déposer, où la matière cesse d’être traversée pour être réellement perçue. C’est peut-être là que le fragment change le plus profondément de nature : lorsqu’il devient non plus reste, mais présence.
Les dessins, collages abstraits et volumes que je développe procèdent tous de cette même matrice. Ils n’en sont pas les variations, mais les différents états. À chaque fois, il s’agit moins d’ajouter une image que de laisser apparaître ce que cette matière contenait déjà en puissance : une tension, un rythme, une densité, parfois une forme de présence.
Travailler avec ce matériau, ce n’est donc pas seulement le transformer. C’est reconnaître qu’il contient déjà une expérience du monde : une mémoire physique, sociale et sensible, que le geste artistique ne vient pas illustrer, mais déplacer. De versant en versant, le fragment de mur d’affiches devient ainsi plus qu’un résidu urbain : un lieu où se rendent visibles, dans la même surface, la matière, le temps et ce qui subsiste.